LES GENS NE COMPRENNENT MÊME PAS CE QU’ILS DISENT

De mon point de vue élevé, la ville est des plus intéressante. C’est l’avantage : j’ai beau reprendre chaque matin le même trajet, les lieux ne sont jamais deux fois identiques. On ne vit pas la même chose si on s’empêtre dans ses ailes, si on donne des coups de becs aux vitrines ou si l’on glisse ses écailles dans les caniveaux. 

Au clochard qui me demande une pièce, j’offre un sourire. Comme chaque matin, il m’injurie silencieusement. Nous jouons cette scène depuis des années sans qu’il ne me reconnaisse. Homme a-t-il déjà reçu tant de sourires de tant d’êtres distincts ? S’il savait…

Mes pattes frétillent, dommage que les trottoirs ne permettent pas de courir librement. Je n’échappe pas à toutes les règles, il faut bien en respecter quelques unes de peur de se retrouver seul. Ce n’est pas si simple. Rien n’est si simple.

 

SOUVENT ON NE POSE PAS LES BONNES QUESTIONS

Vers 8h30, les gens refluent vers le centre ville. Aux visages, on voit qui est nanti et qui est déçu. Je ne sais si certaines personnes sont porteuses d’un grand rêve. Comment sonder aussi profondément les visages ?

Je vais, heureux des possibilités de mon corps qui, paraît-il, pourrait courir si vite et atteindre des pointes de plus de 50 km/h. Savent-il, les passants, que mon nom vient de l’arabe زرافة qui signifie charmant ? Ne voient-ils pas la hauteur vertigineuse de mon cou ? Ne sentent-ils pas que je pèse plus d’une tonne ? Ne craignent-ils pas mes ruades ?

Les gens se posent si peu de questions, ils rivent leurs yeux au sol, s’installent dans leurs soucis, clôturent strictement leurs rêves. Rien ne fuit d’eux. Ils contiennent.

Je regarde les gens, et je me demande qui a coulé le bitume sous leurs pieds, qui a élevé les immeubles, planté les lampadaires, enduit les murs, suspendu les rideaux aux fenêtres, fixé les gouttières, peint les volets, installé les bancs, posé les dalles ? De ma hauteur prodigieuse, la ville est un musée d’œuvres anonymes et émouvantes. Il en a fallu des efforts et des milliers d’heures pour assembler pierre à pierre ce paysage. Je m’étonne que personne ne paraisse s’en émouvoir.

L’air vif chatouille mes naseaux. Il va pleuvoir et je pense que je vais aimer la sensation d’humidité sur mes poils. J’ai souvenir d’un orage fabuleux, un jour où j’étais tout en écailles et en griffes : jamais avant cette expérience je n’avais compris ce que signifiait la pluie.

 

LES GENS CROIENT SAVOIR BIEN DES CHOSES

Je jure : jamais je n’ai tenté de détourner les règles, de tirer plusieurs cartes afin de choisir celle qui me plait le plus ou de retrouver une carte particulièrement agréable. Je suis civilisé, je respecte le règlement : sans cela, que me resterait-il ? Dans ma vie, j’ai été scorie, ciron, plaque de fonte, buée, plume, salaud, saint ou gorille. Une fois : arbre coupé, récemment tronçonné par décision bureaucratique, je me souviendrai toujours du durcissement progressif de ma sève, c’était comme une minéralisation, un dessèchement lent et inexorable. J’ai accepté le sort des cartes, sans rechigner. Certains jours terribles, certains jours ennuyeux, certains jours – comme aujourd’hui – fastes et chanceux.

Je vais. Entre deux nuages et deux toits, le soleil parfois m’étire une ombre interminable. 

A tort, on me décrit comme muet. Rendant la monnaie à la boulangère, j’articule une petite politesse. Je garde pour moi les efforts de contorsionniste qu’il m’a fallu accomplir pour pénétrer dans ce commerce. La vendeuse me répond machinalement.

Je sais en moi deux grands cris : l’un de douleur (celui que je pousserais si un lion parvenait à saisir ma si longue gorge entre ses crocs), l’autre de jouissance (qui restera sans doute inarticulé, tant il est peu probable que ma route croise celle d’un semblable dans cette ville).

C’est le problème des êtres d’exception, ils sont souvent seuls.

 

UN CIEL COMME JE N’EN AI JAMAIS VU

Je marche dans la ville et mon sabot rend l’écho d’une joie. Quelque chose dans l’air charrie du sel. L’océan n’est pourtant pas si proche, le vent souffle de l’ouest. Le chaloupé de ma démarche m’hypnotise, il y a un je-ne-sais-quoi de voluptueux à flâner dans les rues, à claquer du sabot au sol. Une fleur de balcon entre les mâchoires, j’écoute le passage du vent sur mon pelage, la langoureuse caresse du jour à peine commencé. J’entends des bruits que je suis le seul à entendre. Je vois des couleurs que je suis le seul à voir. Je m’éloigne du centre pour rejoindre la rivière où je pourrais laper un peu d’eau et – si le cœur m’en dit – m’ébattre joyeusement. Jusqu’au soir, j’emplirai ce jour de merveilles, c’est mon art, je repense à Prospéro : je suis fait de l’étoffe dont on tisse les rêves, et je pars. Au galop.

 

© Mars 2010 – Eric Pessan  retour au début de la fiction

 

Retour actions à La Roche sur Yon